Tout ce qui brille, Dominique de Font-Réaulx

La nouvelle série photographique d’Hélène Marcoz, Tout ce qui brille, conçue en 2024 et 2025, à laquelle appartient l’image présentée ici, stupéfie, dès le premier regard, par sa perfection virtuose. Composées avec soin, ces œuvres exaltent le rapport à la lumière qui a fondé l’invention de la photographie, dès les années 1830. Elles s’inscrivent, comme une grande partie du travail de l’artiste, dans un lien à la peinture, ici pleinement revendiqué. Marcoz avait, déjà, renouvelé le genre de la nature morte avec sa série Still alive. Associant alors, dans une même représentation, des fleurs à un état différent d’épanouissement, de l’éclosion à la flétrissure, elle soulignait combien la photographie était moins l’art de la reproduction immédiate du réel que celui de sa transformation, de sa métamorphose. Elle semble ici avoir inversé son point de vue et avoir élu une attention méticuleuse, presque obsessionnelle, au rendu sublime des objets présentés devant son objectif. Immédiatement, l’œil du spectateur reconstitue les natures mortes flamandes et hollandaises que la photographe a pris comme modèles. L’installation des objets devant un lourd tissu, la sobriété élégante de leur arrangement, qui valorise les formes et souligne la transparence des matières, le jaillissement de l’éclat lumineux, jusqu’à la citation de la vanité du tableau de Sébastien Bonnecroy (Vanité et nature morte, huile sur toile,1641, Strasbourg, musée des beaux-arts) reflétée dans le petit miroir, contribuent à asseoir la conviction d’une reconstitution fidèle.
Rien ne saurait être moins sûr. Si l’intention esthétique de la représentation renvoie à l’art pictural du XVIIe siècle, les objets représentés sont bien de notre temps. Pour créer ses photographies, Hélène Marcoz a demandé à ses proches, l’a accompli dans son propre intérieur également, de lui confier les objets – verres, cristaux, miroirs, bijoux, céramiques – susceptibles de briller, de capturer et d’émettre les rayons lumineux. Cette mise en abîme de la peinture constitue aussi une interrogation de l’intime, révélé par l’attachement à ces objets, au soin apporté à leur état. En choisissant, dans une des photographies prises dans son propre intérieur, d’aviver le reflet d’un bouquet de fleurs, Marcoz s’abandonne aussi à l’art délicieux de l’autocitation. Elle demeure ainsi fidèle à sa manière singulière d’associer peinture et photographie, non dans une soumission de l’une à l’autre, mais dans une volonté d’affirmer les qualités propres de chacune des disciplines esthétiques. Son inscription dans cette exposition consacrée à Emile Fréchon, dont les œuvres mêlèrent références picturales et attention humaniste, prend tout son sens.
Marcoz connaît bien l’histoire de la photographie et l’attention maniaque des premiers photographes à savoir reproduire l’éclat des matières. Dès les années 1840, William Henry Fox Talbot photographia ainsi sa collection de porcelaines dans sa maison de Lacock Abbey. En 1860, Roger Fenton concevait des natures mortes photographiques éblouissantes, inspirées déjà des toiles hollandaises, où il soulignait son brio à se jouer des reflets (Bradford, National Media Museum). À nouveau, au tout début du XXe siècle, un des premiers autochromes – premier procédé de photographie en couleurs à avoir été commercialisé – des frères Lumière célébrait cette maîtrise de l’image (Paris, musée d’Orsay). Ainsi, ce qui brille ici est moins l’éclat du verre et du cristal, malgré son habile séduction, que le remarquable talent d’Hélène Marcoz à réinventer l’art de la photographie.

Dominique de Font-Réaulx, 2026

©adagp-hélène marcoz