Entretien avec Maud Le Garzic

Entretien avec Maud Le Garzic, automne 2009, pour la revue 50° Nord #1 sortie en octobre 2010

Cet entretien fait suite à l’actualité récente d’Hélène Marcoz en Nord-Pas de Calais : l’exposition En voiture ! à l’École d’art de Calais et l’installation Rond-point à la Vitrine Paulin (Cent lieux d’art, Solre-le-Château). Ces deux diffusions nous montrent la grande cohérence du travail de l’artiste depuis une dizaine d’années. L’œuvre d’Hélène Marcoz est une étude plastique multiforme du phénomène de déixis dans la perception : la perspective d’un être conscient situé dans le temps et l’espace sur un monde qui lui est extérieur. Cette question formelle qui est au fondement de sa démarche – qu’est-ce que «ceci», «ici», «maintenant» ? toujours relativement au point de vue de celui qui parle ou de celui qui perçoit, toujours relativement à un contexte – s’incarne dans des analyses qualitatives de ces expériences, dans des collectes-collages. Si le caractère perspectival de la perception est étudié pour lui-même, ce sont des espaces et des temps concrets et habités qui sont pris pour objets : des paysages traversés, des bâtiments, des agitations humaines. Par extension, Hélène Marcoz travaille sur le voyage, la ville, la géographie subjective, le réseau formé par les lignes de nos trajets quotidiens. Photographie, sérigraphie, vidéo, dessin, l’utilisation que fait Hélène Marcoz de ces différents médiums est à chaque fois orientée par leur apport technique ou esthétique étayant les notions de perspective, de cadrage et d’élasticité de l’espace-temps.

Maud Le Garzic : Le titre de la série photographique Si j’étais le point de vue donné par Liliana Albertazzi en 2001 est emblématique de ton travail en général. «Je suis ici maintenant» est une proposition toujours vraie ; j’emmène mon «ici» avec moi, ma perspective sur le monde. Est-ce bien là ton point de départ ?

Hélène Marcoz : En effet, la notion de point de vue traverse l’ensemble de ma démarche. Cette question est inhérente à l’utilisation d’un appareil photographique ou d’une caméra et l’idée que tu évoques «Je suis ici maintenant» découle du fait d’enregistrer le réel au travers d’un cadre : quel ici, quel maintenant montrer dans ce monde envahi d’images ? Mon travail prend source dans l’observation du quotidien ; il s’agit toujours d’images empruntées à la réalité qui m’entoure.

M.L.G. : Depuis dix ans, ton travail montre une grande cohérence et même, la plupart des séries entamées alors sont poursuivies aujourd’hui. Peux-tu toutefois décrire une évolution de ta démarche ? Qu’est-ce qui est important pour toi aujourd’hui ?

H.M. : Le fil conducteur de ma démarche est la question de la perception de l’espace et du temps, et ce, en relation avec l’utilisation de différents médiums que sont la photographie, la vidéo et l’estampe, des techniques liées à l’image enregistrée. L’évolution se situe dans le rapport que j’entretiens avec ces médiums et dans les constats techniques qui s’accumulent petit à petit. Un constat amène un questionnement qui amène un constat, etc. Il s’agit à chaque fois de faire dialoguer avec pertinence l’idée, la technique et la sensibilité à exprimer.

M.L.G. : Le vécu de l’espace-temps est lié aux activités, aux émotions, à la mémoire et s’étire plus ou moins. Les lieux sont considérés comme des «ici» et les instants comme des «maintenant» en fonction de l’importance de ce qu’on y met. Le caractère fictionnel de l’instant et l’impossibilité d’une perception absolue des objets sont envisagés dans ton travail via des artifices comme le temps de pose, la surimpression, la prise de vue multiple. Peux-tu nous en dire plus à ce sujet ? Que disent tes œuvres sur la perception ?

H.M. : Je ne suis pas sûre du mot «artifice» dans son sens courant qui sous-entendrait l’utilisation d’un leurre pour déguiser la réalité. Je ne cherche pas à tromper mais juste à montrer la réalité de manière décalée en utilisant des outils techniques justes et cohérents. C’est dans cette optique que je mets en place des protocoles. Par exemple, la question du temps de pose/pause en photographie s’est naturellement formulée quand j’ai eu envie d’étirer l’instant pour donner à voir une durée en un seul et même visuel. Lorsque j’utilise la surimpression ou la «pose B», des couches de temps s’accumulent sur le négatif et ce, en regard des techniques de l’estampe où les couleurs se superposent pour former une image. La perception conquiert alors toute son épaisseur, sa profondeur, et présente différents niveaux de compréhension et d’analyse. Cette façon de m’exprimer se révèle être une métaphore de la mémoire et du temps qui passe inexorablement .

M.L.G. : Cette année, l’École d’art de Calais t’a exposée sous le titre En voiture ! dans le cadre d’une résidence. Quelle particularité a caractérisé cet accrochage ? Fonctionnait-il comme une rétrospective à l’aune de la thématique du véhicule ?

H.M. : Cette exposition rassemblait plusieurs propositions autour du déplacement et du moyen de transport utilisés comme outils de perception du réel. J’y exposais notamment deux photos de la série La nuit, vite ! Ici, l’appareil photo est placé au centre du véhicule et glane les signes lumineux tout au long d’un trajet. Le négatif est envisagé comme une bande d’écritures, une sorte de palimpseste qui révèle une certaine atmosphère et enregistre les réminiscences d’un déplacement urbain.
Je montrais aussi une grande installation photographique intitulée Le métro, ligne 11 qui représente à la fois un wagon de métro parisien et le trajet effectué entre Châtelet et Mairie des Lilas : chaque fenêtre du wagon sert de cadre à une station de la ligne, photographiée à l’arrêt. Une homogénéité émerge, cependant rien ne coïncide d’une image à l’autre. Le métro et l’appareil se sont déplacés entre chaque photographie, il n’y a plus de linéarité dans l’espace-temps.

M.L.G. : Cette linéarité justement, tu la recherches ailleurs, à travers les dessins provoqués par les déplacements, les lignes des cartes géographiques et des trajets parcourus. Quelle place accordes-tu à ces dessins par rapport à tes reconstructions de la perception ? Quels liens conçois-tu entre les Cartes à gratter et tes vidéoramas ou séries photographiques par exemple ?

H.M. : La ligne est une composante de la carte qui est l’une des représentations du territoire. Elle peut être aussi l’expression d’un trajet que j’imagine comme une appropriation corporelle de l’espace. Enfin, l’enchevêtrement des lignes forme le réseau qui est prédominant dans l’organisation spatiale de nos sociétés. Dans mon travail, la ligne peut être dessinée, photographiée ou symbolisée ; dessinée, elle est «dictée» par le réel sans souci de représentation. Par exemple, dans les Cartes à gratter, je note ce que je vois lors de séjours dans différentes villes, les rues que je parcoure à pied ou en bus. Après avoir appliqué une encre argentée sur une carte réelle, je gratte le parcours effectué dévoilant ainsi une partie de la ville, telle une psycho-cartographie. Ainsi, le dessin «emprunte» au réel, s’y adosse pour l’envisager différemment. Le lien qui existe entre les Cartes à gratter, les vidéoramas et les séries de photographies a trait à l’expression de la perception de l’espace et du temps : j’utilise différentes techniques autour d’un même questionnement thématique pour changer de point de vue afin de constamment reconsidérer l’étendue du territoire couvert par ma recherche.

M.L.G. : Ta dernière vidéo a été réalisée comme un énorme travelling où c’est non pas la caméra qui tourne autour de son objet mais l’objet qui défile. Tu as procédé à une sélection puis à un collage à partir de 5 jours de captation à bord du train Moscou/Oulan-Bator en Mongolie. Tout comme dans Sur la plage ou Laps, tu enregistres une perception quotidienne mais en retravaillant ensuite les vidéos par photomontage en ayant parfois mis en place au départ une mise en scène. Quelle signification y mets-tu, comment s’articulent mise en scène et collecte ?

H.M. : Dans les vidéoramas, j’enregistre en continu avec un ou plusieurs cadrages fixes la réalité ; je crée un événement le(s) jour(s) du tournage en invitant des gens à partager un moment dans un endroit et une ambiance précisément définis à l’avance. Playtime a été tourné lors d’une dégustation de vin organisée à Nantes. Sur la plage résulte d’une journée passée à se prélasser à Braydunes. Le continent évoque le voyage en train, le paysage qui défile et l’attente qui en découle pour relier Moscou à Oulan-Bator lors d’un trajet continu. Ces tournages sont le moyen d’expérimenter le réel, tout comme la fragmentation de l’image permet d’interroger la perception visuelle. Il s’agit, au moment de l’enregistrement, d’accumuler des images comme un vocabulaire composé de «mots» qui, au montage, sont utilisés pour ré-écrire une narration. J’ai toujours, au moment du montage, une pensée pour le livre de Georges Perec Tentative d’épuisement d’un lieu parisien où il décrit heure par heure la place St Sulpice et notamment «ce qui ne se remarque pas, ce qui n’a pas d’importance : ce qui se passe quand il ne se passe rien, sinon du temps, des gens, des voitures et des nuages».


Interview with Hélène Marcoz

This interview follows on from Hélène Marcoz’s recent shows in Nord-Pas-de-Calais, her exhibition entitled En voiture ! (« Everybody into the car ! ») at the Ecole d’Art in Calais and her installation Rond-Point at La Vitrine Paulin (cent lieux d’art, Solre-le-Château) both of which illustrate the coherence of her artistic output over the past decade.Hélène Marcoz’s work studies the phenomenon of deixis in perception using various three-dimensional forms, examining the perspective of a lucid being situated in time and space towards a world that is external to him. This formal question, which is fundamental to her approach -what is « this », « here », « now » ?, always in relation to the viewpoint of the person talking or perceiving, and in relation to a context – is embodied in the qualitative analyses of these experiments, of these collage-collections. While the contextual aspect of perception is studied for its own sake, it is real, inhabited space and real time that are taken as objects, traversed landscapes, buildings, human restlessness. Following on from this, Hélène Marcoz works on voyages, the city, subjective geography, the network created by the paths of our daily journeying. She uses different mediums suche as photography, silkscreen printing, videos and drawing, always letting their technical and aesthetic properties support the notions of perspective, framing and elastiicity of space-time.

Maud Le Garzic : The title of the photographic series Si j’étais le point de vue (« If I were the viewpoint ») donned by Liliana Albertazzi in 2001 is emblematic of your work as a whole. « I’m here, now » is still a real idea; I take my « here » with me, my perspective of the world; Is that your starting point ?

Hélène Marcoz : It’s true, the notion of viewpoint is present in all my work. It is inherent in the very use of a camera, and the idea that you evoke the « I’m here, now » results from the fact of recording the real through a frame : what here, what now to show in this world bombarded by images ? My work originates in observing daily life, forever borrowing images from the reality that surrounds me.

MLG : Your work display great consistency over the past decade, indeed, many of the series started back then are still being pursued today. Despite this, are you aware of a development in your work ? What is important for you today ?

HM : The key to may approach is the notion of the perception of space and time taken in relation to various mediums such as photography, video and printing -techniques linked to the recorded image. Develoment is seen in my relationship with these mediums and the technical statements that gradually build up. A statement leads to a questionning, which, in turn, leads to a statement, and so on. Every time, it’s a dialogue between the idea, the technique and the feeling to be expressed.

MLG : The real-life experience of space-time is linked to actions, emotions and memory and is more or less drawn out. Places are seen as « here » and moments as « now » depending on the importance one gives them. The fictional nature of the moment and the impossibility of perceiving objects in an absolute manner are envisaged in your work via such artifices as the duration of a pose, overprinting and multiple shots. Can you tell us more about this, and what your works have to say about the perception ?

HM : I’m not sure about the word « artifice » in its usual sense, as that would imply the use of an illusion to disguise reality.I do not seek to deceive, but rather to show reality in a changed way by using correct, coherent technical tools. My conventions are set up with this in mind. For example, the length of a pose/pause in photography came about naturally when I wanted to draw out the moment to show a period of time in one and the same visual. When I use overprinting or « pose B », layers of time build up on the negative, or, with regard to printing techniques, colours are superimposed to form an image. This enables perception to master all its thickness and depth, and display different levels of understanding and analysis. This means of expressing myself is seen to be a metaphor for memory and time continuing inexorably on their way.

MLG : This year, The Ecole d’Art in Calais presented your work in an exhibition entitled En voiture ! as part of a residency. In what way was this exhibition special ? Was it like a retrospective on the theme of vehicles ?

HM : This exhibition brought together a number of suggestions on displacement and transport means as tool for perceiving reality. In particular, I exhibited two works from the series entitled La nuit, vite ! . Here, the camera is placed in the middle of the vehicle and gleans luminous signs throughout the journey. The negative is seen as a strip of writing, a sort of palimpsest that reveals a certain atmosphere and records the reminiscences of an urban displacement.
I also showed a large photographic installation intitled Le métro, ligne 11 which depicted a carriage of the Paris metro and the journey made between two metro stations, Châtelet and Mairie des Lilas. Each of the carriage windows acted as a frame for s station, photographed while still. There’s a certain homogeneity, but nothing coincides from one image to the other. The metro and the camera are moved between each photograph; there’s no linearity in the space-time.

MLG : You seek out this very linearity elsewhere, through drawings brought about by displacements, lines on geographical maps and journeys undertaken. What place do you give these drawings in relation to your reconstructions of perception ? What link do you see, for example, between the Cartes à gratter (« Scratch-cards ») and your videoramas or photographic series ?

HM : Line is component of maps, which themselves are a means of depicting territory. Line can also be the expression of a journey that I envisage as a bodily appropriationof space. Lastly, a tangle of lines makes up the network that prevails in the spacial organisation of our societies. In my work, line may be drawn, photographed or symbolised; when drawn, it is « dictated » by reality with no though for representation. For example, in Cartes à gratter, I make a note of what I see when staying in different towns, and which streets I take on foot or by bus. Having applied silver ink to a real map, I scratch my route, thus revealing part of the town -a sort of psycho-cartography. In this way, drawing « borrows » from the real, joining up with it to look differently. The link betweek the Cartes à gratter, the videoramas and the series of photographs relates to the expression of the perception and space and time. Working with the same thematic questionning, I use different techniques to change the viewpoint in order to continually review the area covered by my research.

MLG : Your last video was made like a vast longshot where it was not the camera which turned around its subject but the subject which filed past. You made a selection and then the collage from 5 days’ filming on board the train between Moscow and Ulan-Bator in Mongolia. As in Sur la plage (« On the beach« ) ans Laps, you make a daily record of perceptions, but you then rework the videos through photomontage, having sometimes created a scenario beforehand. What signifiance do you give to this and what’s the relationship between staging and collecting information for you ?

HM : In the videoramas, I record reality continuously with one or several fixed frames. I create an event on the day(s) of the shoot by invinting people to share a moment in a place and atmosphere that has been carefully defined beforehand. Playtime was filmed during a wine tasting in Nantes. Sur la plage was the result of a day’s relaxation in Braydunes. Le continent conjurs up the train journey, the passing landscape and the ensuing wait on the never-ending trip from Moscow to Ulan-Bator. These films are a way of experimenting with reality, just as the fragmentation of the image permits the visuel perception to be questionned. When filming begins, it’s a question of accumulating images like a vocabulary composed of « words » which, at the editing stage, are used to re-write the narrative. When editing, I always think to Georges Perec’s book Tentative d’épuisement d’un lieu parisien (« An Attempt to Exhaust a Place in Paris ») where he descibes Place St Sulpice hour by hour and notably « that which goes unnoticed, that which is not important : what happens, just time passing, people, cars and clouds ».